PHILIPPE MURAY L'ENCHANTEUR

Philippe Muray, l'un de nos derniers grands essayistes libres, a été rappelé à Dieu le 2 mars dernier. Il aurait dû honorer ces deux pages Immédiatement de sa plume ce mois-ci. Évoquer maintenant sa figure bienveillante ne sera certes pas lui rendre l'hommage qu’il mérite; simplement inviter, une fois encore, les esprits de bonne volonté, qui trop nombreux l'ignorent, à se rafraîchir à l'ombre d'une pensée incontournable.

On le voyait, une écharpe autour du cou, engoncé dans son grand manteau, un cigare éternel et éternellement à demi éteint entre deux doigts. On le voyait ainsi et ce n'était jamais que dans des lieux choisis, à l'écart d'une foule qu'il haïssait autant que les faux admirateurs, la célébrité et le bruit.

Le 2 mars dernier, contrairement à son cigare, Philippe Muray ne s'est pas à demi éteint, il est plutôt entré dans la Lumière, autant qu'on en puisse juger.

Veuille le lecteur nous pardonner si l'hommage rendu ici à sa mémoire tire plus vers l'évocation de la rencontre personnelle que vers la statutaire des grandes funérailles. Il y a en effet parmi les hommes de plume ceux dont la chair manque lorsqu'on les approche, et ceux donc la personne décidément outrepasse l'œuvre, si importante qu'elle demeure, et lui confère un éclat plus grand encore.L’essayiste, le romancier, le poète, le fulminateur, le satiriste Muray était de cette seconde race. À parcourir et à reparcourir les milliers de pages qu'il nous donna, on ne peut s'en étonner. L’homme qui, après deux essais magistraux, Céline et Le XIX e siècle à travers les âges et plusieurs jolis romans dont il semblait n'être jamais satisfait, avait concentré ses forces tout entières dans la chronique du désastre de la civilisation post-occidentale, chronique élaborée dans une bonne dizaine de journaux et de revues et réunie plus tard en deux tomes d'Après l'histoire et quatre d'Exorcismesspirituels, cet homme-là donc avait en partage à un degré supérieur l'humanité. Et la profonde connaissance qu’il en avait, de ses bassesses comme de ses appels à la grandeur, le changeait malgré lui, et surtout pour des jeunes gens cherchant le « passage du nord-ouest » ainsi qu'il aimait à dire, en un maître de discernement. Engager une conversation avec lui était toujours implicitement quémander son conseil, qu'il prodiguait d'ailleurs sans se faire prier, en de burlesques métaphores dont le son léger ne dissimulait rien de la gravité de ses analyses.

Il y a plusieurs écrivains dans Muray. Celui de la jeunesse évidemment, l'aventurier de la revue Tel Quel et des romans publiés par Philippe Sollers - dont il se séparera définitivement au début des années 80; l'écrivain amateur d'art aussi qui produisit une splendide Gloire deRubens; le romancier inachevé d'On ferme et de Postérité; et celui que nous connûmes le mieux, qui s'étend sur les années 90 et 2000, le violent observateur du monde contemporain élevant l'exercice de la tribune libre au rang d'art, dans les pages de L’Idiot international jusqu'à celles d'Immédiatement, en passant par Marianne, Le Figaro Magazine et La Montagne. Ce dernier Muray était entièrement libre, délaissant volontairement les honneurs littéraires qui sont allégeance et servitude, ne craignant jamais, parce que lui possédait la langue la plus correcte qui fût, la pensée correcte des officines centre-gauche paraissant le soir. Des ennemis, il en avait comme tout franc-tireur qui se respecte; mais des ennemis qui l'attaquassent de front, il en restait peu, qui ne tremblassent devant le tranchant des formules malicieuses dont il possédait le grinçant secret. Ce dernier Muray qui est premier dans notre estime, nous avions pu juger de son courage quand, notre petite revue ayant été prise à partie par un puissant magazine aux oukases sans rémission, il avait rétorqué sans ciller combien, pour sa part, il était fier de nous compter parmi ses amis. De même, quand on attaqua Jean Clair, directeur du Musée Picasso et avisé critique, dans Art Press pour ses « positions réactionnaires » sur l'art contemporain, Muray, alors membre du comité de rédaction du magazine, n'hésita pas une seconde à présenter sa démission pour exprimer son soutien au critique d'art cloué au pilori par la racaille.

Ce dernier Muray que n'avait point quitté l'amour de l'art parlait ainsi:

« - La littérature sert-elle encore à quelque chose? - Oui. A nous dégoûter d'un monde que l'on n'arrête pas de nous présenter commedésirable ».

Pour peindre cet état finissant de la civilisation, ce temps qui est à son sens « sorti de l'histoire », où le Bien n'est plus que la formule auto-congratulatrice d'une non-pensée injonctive, il avait conçu l'archétype d'Homo festivus reconverti plus tard en Festivus festivus et dont les aventures minables parurent dans Immédiatement avant que d'être reprises en un gros ouvrage aux éditions Fayard. Les gentils homos à roulette, les féministes enragées, les places de handicapé toujours vides sur les aires d'autoroute, Ségolène Royal, les fêtes en tout genre, le maire de Paris et ses bobos d'électeurs, le grotesque entier de notre ère y passait et se voyait rendu à son intersidéralité dans un éclat de rire général.

Le rire, une dérision généreuse, méchante pour l'époque mais point haineuse, voilà qui caractérisait particulièrement Muray. On s'en souviendra de son passage sur cette planète: de son alacrité joyeuse que le vin mauvais - qu'il affectionnait étrangement au point d'en garnir de tonneaux la petite maison provençale de ses étés, et dans quoi il allait, le soir, au cours de dîners exagérément étirés à travers la nuit tiède, puiser à pleine cruche - n'empâtait pas, mais décuplait; du génie de ses mots qui ramassaient en une seule formule comique l'absurdité de l'époque vide; de son érudition jamais pédante qui pouvait le faire sauter en un tournemain de l'abbé Bremond à Bonnard, de René Girard à la relecture de Hegel par Kojève; de son français, si pur que l'on n’entendra pas résonner avant bien longtemps semblable perfection.

Mais Philippe Muray, quoique entièrement pétri de la plus haute culture classique, avait su transmuter - à l'aide de quelle pierre philosophale? - la tristesse de la postmodernité en un régal pour l'esprit. Sous sa plume et en sa présence, les crises de la conscience les plus amères se changeaient bientôt en guerre des boutons et les polémiques intellectuelles révélaient leur profonde essence picrocholine.

Mais il faut avouer qu'une facette de Muray nous toucha plus particulièrement encore, dans les tout derniers temps: son pudique christianisme. Il en parlait peu et nul n'était à même d'exiger qu'il en dît quoi que ce soit. Pourtant il le fit, ce fut un texte qui s'appelait Dieu merci et que nous publiâmes dans l'ouvrage collectif Vivre et penser comme des chrétiens (1). Son irréductible pessimisme ne pouvait lui faire aborder le sujet qu'ainsi: « Lesdernières nouvelles de Dieu ne sont pas bonnes », commençait-il. « J'entends le vrai Dieu, je veux dire le mien, non l'un ou l'autre des bouffons démiurgiques plus ou moins excités qui prêtendent s'égaler à Lui, et même le surpasser, et convertir tout le monde à coups d'explosions islamiques ou d’armageddonisme pour obèses américains et véliplanchistes nés deux fois... » C'est qu'une retenue, atavique sans doute autant qu’héritée de son histoire personnelle, semblait lui interdire de proclamer quelque appartenance que ce soit. L’intellectuel libre qu'il était et que la génération des « engagés » le précédant avait à jamais dégoûté de tout ce qui se rapprochait à son idée d'un embrigadement se tenait publiquement, ainsi que Péguy, ainsi que Simone Weil, plus souvent au porche de la maison de Dieu qu'au premier rang. Mais quant à l'espérance, mais quant à la charité, on peut soupçonner que jamais elles ne l'abandonnèrent.

Jacques de Guillebon, La Nef