LA GLOIRE DE PHILIPPE MURAY

Ses yeux et ses oreilles voyaient et entendaient autre chose que ce que ses contemporains étaient portés à voir et à entendre. Ultime manifestation de son désaccord parfait avec le monde comme il va : Philippe Muray s'en est allé le 2 mars dernier.

Ce grand écrivain français avait soixante ans. A aucun moment, il n'a battu en retraite. Son œuvre en témoigne. L’auteur du mémorable XIX e siècle à travers les âges était de ces rares écrivains chez qui le courage est à la hauteur du génie. Jour et nuit, ce contempteur de l'époque a ferraillé. En faveur de la littérature – et surtout du roman –, capable de réfléchir les passions et la vérité d'une société. « Contre tout ce qui fait de vous un enfant de son siècle, écrivait‑il : on ne peut penser clairement que ce qui tente de vous rejeter ou de vous dénoncer. » Tel un pilote de la RAF engagé dans une nouvelle bataille d'Angleterre de trente ans, Philippe Muray s'y employait si consciencieusement ‑ autrement dit, si exagérément ‑ que, résolu à ne jamais relâcher son acuité et sa combativité, il n'avait rien changé à sa tabagie. Durer pour durer, très peu pour lui ! C'était son choix. Moins qu'à quiconque, l'idée lui serait venue de s'en plaindre, lui qu'écœuraient les tourmentés de « l'envie du pénal » et autres affligés du « victimisme » qui s'estiment en droit d'obtenir salut, réparation et repentance.

Philippe Muray a 36 ans et trois romans derrière lui lorsque paraît son essai sur Céline. L’angle est inattendu; le tableau, magistral. A la lumière de la passion de l'auteur du Voyage au bout de la nuit pour la figure de la danseuse, Muray dégage les traumatismes, les phobies. et les utopies communes (scientisme, machinisme, hygiénisrne, colonialisme, vitalisme) aux XIX e et XX e siècles. Muray soutient de front deux propositions. Primo, l'antisémitisme célinien est celui de son époque; il n'en est pas moins abject. Secundo, le style et l'oeuvre qu'a laissés Céline sont d'un pur écrivain. En somme, le pire chez Céline touche à ce qu'il a en commun avec ses contemporains: l'opinion, les circonstances. Le meilleur est ce qui procède de lui en propre: son habileté à introduire le lecteur dans le drame, à l'en prendre à témoin. Au bout du compte, Céline est infréquentable. Sauf son style. C'est avec son chef‑d'oeuvre, Le XIXe siècle à travers les âges, paru en 1984, que la pensée de Muray commence à rayonner. En historien et philosophe, il y démonte une imposture qui rappelle que les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Il révèle qu'en fait de rationalisme, les auteurs en vue de l'hymne à la science, Victor Hugo, George Sand ou Michelet, n’ont cessé d'assurer leurs arrières en s'adonnant à l'occultisme. Côté rue, ils combattent la superstition que suscite parmi le peuple mal instruit la crainte de la mort et du néant ; côté jardin, ils cherchent à communiquer avec l'au‑delà.

Ces deux essais distillent l'agent révélateur qui fait de Muray l'observateur intransigeant et drôle que manifestent ses derniers livres, d’Exorcismes spirituels à Moderne contre moderne. Une utopie a germé que le XXI e siècle est près de faire aboutir : pour éviter à l'humanité l'ennui, l'effort, la solitude, et puisque transformer le monde est hors de prix, il n'y a qu'à le défigurer. Temps, lieu, contexte, chaque trait doit devenir indistinct. L’Homofestivus décrit par Muray préfigure l'ordre nouveau, mais dans la ouate. C'est contre cet empire du bien, où dominent l'infantilisation, la fête et la posture ‑jamais la rébellion ‑, et contre l'escamotage du singulier (a différence sexuelle, le tragique) que Muray alertait. Privé de sa malice rabelaisienne, il y a tout lieu ‑ en écho à Audiard ‑ de se sentir plus démuni qu'hier face aux « cons qui osent tout ». Par bonheur, lire Muray arme contre le vulgaire.

Philippe Delaroche - LIRE