[…] Les cibles de Muray étaient nombreuses : les bobos, la féminisation et la mise en droits de la société, la Gay Pride, la téléthérapie, etc. Bref, le spectacle de la bonne conscience, la fluidité à surface molle, le mélange des genres et l'indifférenciation affichée qui caractérisent nos sociétés. Il inventa des stéréotypes pour mieux les torturer sous une avalanche de phrases : le plus fameux d'entre eux est l'Homo festivus, l'individu urbain et festif des ultimes décennies. Les «mutins de Panurge», qui luttent sans risque contre un adversaire qui n'existe pas (ou plus), tiennent également bonne place dans son mausolée.

Muray était un véritable auteur fin de siècle : il en avait la virtuosité bavarde, l'agressivité ludique, le malaise peut-être. On était content de lire et d'aimer un auteur aussi généreusement injuste : la mauvaise foi secrète des plaisirs qu'il offrait à ses lecteurs, et qui leur permettait de rire d'eux-mêmes et des autres au-delà de toutes limites. Le monde qu'il faisait profession de mettre en sarcasmes, il l'avait un jour baptisé «Cordicopolis», la cité du coeur. On aura compris qu'il en avait. Et qu'il avait pour règle, lâchant son encre sans miséricorde, de le dissimuler.

Philippe Lançon, Libération